Si l’intérêt porté à l’agriculture par Sully a sans doute été exagéré par les physiocrates du XVIIIe siècle, l’extrait célèbre des Œconomies royales a grandement contribué à faire naître le mythe. Se remémorant un épisode du printemps 1598, il écrit en effet « que le labourage et pasturage estoient les deux mamelles, dont la France estoit alimentée, et ses vraies mines du Pérou ». Il semble pourtant que l’initiative soit venue d’Henri IV lui-même, secondé ensuite par Sully et Olivier de Serres.
Le petit Henri de Navarre s’est très tôt frotté au monde paysan au cours de ses jeux d’enfants sur les contreforts pyrénéens. Plus tard il s’est personnellement intéressé à la gestion de son patrimoine terrien. Cet intérêt précoce lui faisait dire qu’il se portait « mieux aux champs qu’à la ville ». Il ne se dément pas par la suite. Henri aime se mêler aux gens de la campagne, il s’intéresse sincèrement à leur sort et veut leur bonheur. Les historiographes Pierre Matthieu et Hardouin de Péréfixe ont bien traduit ce penchant en rapportant son mot célèbre au duc Charles-Emmanuel de Savoie en 1600 : « Si Dieu me donne encore la vie, je ferai qu’il n’y aura pas de laboureur en mon royaume qui n’ait moyen d’avoir une poule dans son pot ».
Son rôle au cours des guerres de Religion lui a notamment permis d’observer le malheur du peuple des champs soumis aux aléas climatiques et aux « picoreux », ces gens de guerre qui, une fois démobilisés, « vivent » sur la campagne. Ainsi ménage-t-il des trêves au cours des guerres afin de permettre aux travaux des champs de s’opérer. Mais c’est la paix revenue qui va lui permettre d’engager véritablement son action de renouveau agricole. Cet aspect est bien exposé dans le préambule du premier édit sur l’agriculture, rendu à Fontainebleau le 8 avril 1599. Henri IV y expose d’abord sa foi dans le travail de la terre : « La force et richesse des rois et princes souverains consistent en l’opulence et nombre de leurs sujets. Et plus grand et légitime gain et revenu des peuples, même des nôtres, procède principalement du labour et culture de la terre, qui leur rend […] à usure le fruit de leur travail, en produisant grande quantité de blés, vins, grains, légumes et pâturages […] ». Plus loin il souligne l’importance de la paix, sans laquelle l’entreprise de relance de l’activité agricole serait vouée à l’échec : « Ce que nous considérant, et que Dieu par sa sainte bonté nous a donné la paix dedans et dehors notre royaume, nous avons estimé nécessaire de donner moyens à nosdits sujets de pouvoir augmenter ce trésor […] ».
De nouvelles ordonnances favorisent la sécurité des campagnes. Henri et Sully mettent en place une série de mesures fiscales destinées à faciliter la reprise. Dès 1595, le bétail ne peut plus être saisi par les créanciers en cas de dette. En 1598, le roi décide de remettre en partie les arriérés de taille (20 millions de livres) que lui devaient des paysans ruinés par quarante ans de guerre. Enfin, Sully réduit la taille au tournant du siècle. Autant de mesures qui donnent une véritable bouffée d’air frais à la paysannerie française et contribuent au renouveau agricole.
La relance de l’agriculture s’opère de façon rationnelle. Aussi, Henri IV et Sully convoquent-ils des ingénieurs capables de moderniser le secteur. Humphrey Bradley, ingénieur hollandais de Berg-op-Zoom, vient renseigner ses méthodes d’assèchement des marais pour dégager de nouvelles terres cultivables dans le bocage poitevin.
Mais c’est surtout l’action d’Olivier de Serres (1539-1619) qu’il convient se souligner ici. Henri IV connaît la puissance de l’écrit et cherche un moyen de convaincre la noblesse de France d’adhérer à son projet de renouveau agricole. Il demande donc à Olivier de Serres de rédiger un ouvrage qui pourrait servir de manuel de gestion domestique à l’usage de l’agriculteur. Ainsi naît, en 1600, le fameux Théâtre de l’agriculture et mesnage des champs appelé à connaître un succès fulgurant. Henri lui-même s’en fait lire quelques pages tous les soirs pendant trois ou quatre mois.
Difficile d’évaluer les résultats de cette politique sur un temps si court, l’essentiel des réformes étant menées dans la dernière décennie du règne d’Henri IV. Pourtant, il semble bien qu’elle ait portée ses fruits. Paix, allègements fiscaux et action résolue de Sully et d’Olivier de Serres ont permis une reprise incontestable. Les campagnes se repeuplent, l’activité y retrouve le niveau du « beau XVIe siècle » et la quantité de grains vendue s’accroît régulièrement. Même les mauvaises récoltes, comme celles de 1604 et 1607, ne donnent plus lieu aux disettes si fréquentes lorsque l’activité périclitait. Les prix montent, au rythme de l’augmentation de la production, laissant entrevoir le retour à la prospérité. Il suffit de se projeter quelques années plus tard, au moment des années les plus sombres du règne de Louis XIII, pour saisir la réalité du renouveau agricole auquel le nom de Sully reste attaché.
Tout n’est pas parfait cependant. La prospérité a moins bénéficié aux propriétaires féodaux qu’à la paysannerie. Ce sont surtout les bourgeois enrichis, souvent nobles de fraîche date, qui ont racheté les domaines de la vieille noblesse ruinée par les guerres civiles, qui tirent parti le plus de la reprise. Les explosions de violence du monde paysan qui scandent la fin du XVIe siècle (les « Gauthiers » en Normandie, les « Bonnets-Rouges » de Bourgogne ou les Croquants du Périgord et du Limousin) viennent nous le rappeler.